Stanislao Lepri


Stanislao Lepri (né à Rome en 1905 ; mort à Paris en 1980) est encore l’un des grands inconnus de l'histoire de l'art récent. De son vivant, seul un cercle restreint de collectionneurs, de critiques et de marchands d'art a su apprécier son œuvre et le présenter au public dans des expositions, catalogues et publications monographiques. Dans la rétrospective qui lui est consacrée, Stanislao Lepri apparaît comme un des maîtres les plus fascinants quoique des plus mystérieux de la peinture visionnaire fantastique du siècle dernier.

«Lepri recherche l'étrange et l'incongru de la vie ... Il possède le don de révéler l'inquiétant et le dangereux chez une personne d'allure anodine, ou bien la menace mystérieuse émanant d'un objet car ”son don de voyant” le rend capable de pénétrer dans la zone d'ombre qui entoure les apparitions du réel....».
 Nello Pontente, dans : Neue Kunst nach 1945 / éditeur Will Grohmann, Köln, 1958

L'artiste, un solitaire d'un genre véritablement à part, ne peut être rattacher ni du point de vue du style ni du point de vue du concept, à aucune école, aucun mouvement ou autre groupement artistique clairement défini. Il se dégage au milieu des années quarante, avec une vocation apparemment soudaine, comme créateur d'un monde ambiguë magique fait de réel et de fantastique, ce qui non seulement le soustrait à la sphère d'influence du surréalisme parisien et  de ses successeurs divers, mais lui donne en fait une position singulière dans le monde artistique de son époque. Il avait naturellement des inspirateurs mais aussi des protecteurs, en particulier Leonor Fini, dont il fit la connaissance en 1942 dans le Sud de la France et avec laquelle il vécut jusqu'à sa mort. Fabrizio Clerici, au plus tard depuis 1944, Enrico Colombotto Rosso et enfin, depuis la fin des années cinquante, Michel Henricot, faisaient également partie de ses amis peintres les plus proches. On peut parler entre eux d'affinités sélectives tant intellectuelles que du point de vue artistique. Et pourtant, Stanislao Lepri reste un solitaire à l'arrière-plan. Il occupe une position tout à fait particulière même dans le cercle très choisi de ses amis. Si l'on cherche une personnalité artistique similaire dans l'histoire de l'art, c'est au « douanier » Henri Rousseau qu'il serait encore le plus comparable ; celui-ci, bien qu'artiste autodidacte, partit à la retraite à quarante et un ans en tant que commis de deuxième classe des Services de la Douane à Paris pour se consacrer totalement à sa peinture. C'est à peu près au même âge que Lepri décida de son propre chef d'interrompre sa carrière diplomatique au service de l'état italien pour pouvoir se dédier entièrement à sa peinture, également en autodidacte.

Lepri était Italien mais il s'installa définitivement avec Leonor Fini en 1950 à Paris, la métropole qui resta le centre international et le melting-polt de la vie artistique longtemps après la guerre. Il appartenait à une famille aristocratique conservatrice faisant partie du cercle hermétique de la «noblesse noire» de Rome qui avait juré fidélité au pape. Stanislao pour sa part s’était très tôt distancé des contraintes sociales de son rang ; il s'engagea dans une relation à trois avec Leonor Fini et l'homme de lettres polonais Constantin Jelenski à Paris et opta ainsi pour la vie de peintre maudit en se libérant totalement de toutes conventions restrictives. Très proche personnellement et artistiquement de Leonor Fini, il était cependant beaucoup plus que son élève. Il était en mesure de faire surgir en peinture sui generis un univers magique métaphysique tout à fait personnel, un monde rempli d'une étrangeté onirique et mélancolique et de l'omniprésence des forces démoniaques, d'une ironie persifleuse et de désespoir, mais aussi d'une profonde humanité. Il devient clair que les certitudes et les principes du passé ont perdu leur sens. Ce qui reste c'est l'effet des forces du destin régissant le tout, auxquelles les protagonistes de Lepri sont complètement livrés sur la scène de leur vie. «  Le monde n'a pas de sens » est le titre d'une des dernières toiles de l'artiste, une métaphore subjuguante de la perte élémentaire du sens de la propre existence, un emblème existentialiste dont l'intensité des sentiments a atteint son paroxysme. Le monde est absurde, grotesque, il a perdu son âme comme « La Terre vaine » d’un T. S. Eliot. Cependant, il est soumis à une métamorphose perpétuelle. Rien n'est comme il paraît, et pour saisir la véritable teneur de la réalité, le peintre ébauche des visions mythiques d'un autre monde métaphysique en dehors de cette réalité, au delà des apparitions du réel mais dans les formes même de ce réel. Stanislao Lepri est l'auteur et le créateur de mondes extérieurs métaphysiques tout à fait personnels, des ultramondi metafisici, dans lesquels « l'incroyable, l’ambiguë, le contradictoire, la sombre métaphore, l’allusion, la subtilité, le sophisme »  deviennent symboles d'une réalité nouvelle dont l'accès semble hermétiquement codé, remplie d'énigmes mais renfermant cependant une profonde vérité intérieure. Il n'en existe finalement pas une, mais plusieurs, voire d'innombrables, se contredisant toutes, et toutes sont justifiées. Le monde est un labyrinthe qui se soustrait à toute étude claire, simple et rationnelle.